Institutionnel

« Économie du partage et mutualisme » : retour sur la 1ère table ronde des Rencontres Aesio

Aesio Union, laboratoire d’idées regroupant les mutuelles Adréa, Apréva, Eovi Mcd et Solimut, a organisé jeudi 6 avril dernier une matinée de réflexion autour du thème de l’économie collaborative et du mutualisme.

Introduite par Emmanuel Roux, Directeur Général du Groupe Aesio, cette matinée a été riche en réflexion. Plus de 150 personnes sont venues assister aux débats de ces rencontres dont l’ambition était d’interroger la notion d’économie collaborative et son impact sur le mutualisme et notre système de santé.

1ère table-ronde des Rencontres Aesio :
« Économie du partage et mutualisme »

 

La première table ronde a permis de faire émerger les points de convergence entre mutualisme et économie collaborative. Le débat était animé par Bruno Huss, Directeur général de Solimut Mutuelles de France et Directeur général adjoint Aesio Union. Etaient présents pour témoigner :

  • Nadine Richez-Battesti, Professeur d’économie à Marseille,
  • Thierry Pech, Directeur général de la Fondation Terra Nova,
  • et, Arthur de Grave, Membre du collectif OuiShare Porte-Parole de La Ruche Qui Dit Oui !

Photo article AESIO UNION - Photo TR 1

Au cours de cet échange, les intervenants sont revenus sur la notion d’économie du partage et ont rappelé en quoi cette dernière est en résonnance avec le modèle mutualiste. Nos speakers ont débattu de l’impact de l’économie du partage sur notre société, sur les relations sociales ainsi que sur le système mutualiste.

L’économie collaborative, un concept aux multiples facettes

Dès le début du débat, Arthur de Grave a rappelé que le terme d’ « économie collaborative n’a pas de définition unique ». Cette notion est un terme qui regroupe aussi bien des initiatives liées à la production, au financement, à la consommation que des modes d’entrepreneuriat différentes natures.

Ainsi, il existe une multitude de formules pour désigner ces nouvelles formes d’économies qui ont la singularité de faire travailler les personnes ensemble sans créer de véritable « relation d’emploi ». Certains parlent d’économie du partage ou « sharing economy », d’autres d’ « économie collaborative ».

Ces nouvelles formes d’économie ont pour autre particularité d’interroger la « relation patron/salarié traditionnelle » et le concept de l’entreprise. Selon Thierry Pech, elles remettent en cause un système économique qui prévalait depuis la Révolution et qui est « en phase avec les aspirations de notre société » mais plus avec le droit français du travail.

L’économie collaborative à distinguer de l’économie sociale et solidaire (ESS)

Selon Nadine Richez-Battesti, il faut distinguer « économie collaborative » et « économie sociale et solidaire ». L’économie dite « collaborative », au travers d’initiatives entrepreneuriales telles qu’Uber ou AirBnb, peut donner lieu à un « capitalisme renouvelé » et à de nouvelles formes d’exploitations des travailleurs.

Arthur de Grave souligne qu’à « la différence de l’ESS, l’économie collaborative n’a pas de finalité forcément morale ».

Les multiples aventures entrepreneuriales de l’économie collaborative donnent lieu à la création de millions d’emplois, souvent non-salariés. Les travailleurs issus du développement des plates-formes internet sont souvent des indépendants, des autoentrepreneurs. Ces situations donnent parfois lieu à problématiques sociales délicates, où les travailleurs non-salariés sont isolés et non protégés.

Au contraire, selon Nadine Richez-Battesti, les modèles d’entrepreneuriat correspondant à l’économie sociale et solidaire sont, eux, protecteurs du salariat et des bénéfices induits.

Repenser le droit du travail comme un « droit du travailleur » et non du salarié

Aujourd’hui, le modèle salarial lui-même est attaqué « par le haut et par le bas » (Nadine Richez-Battesti) par la montée en puissance du « travail indépendant ». A ce titre, on trouve deux types de travailleurs indépendants : d’une part les jeunes diplômés, qualifiés qui rejettent le salariat et qui veulent couper avec le lien de subordination qu’il induit. D’autre part, le « travailleur des plates-formes » qui lui, est « indépendant formellement mais reste subordonné par d’autres moyens et ne bénéficie pas de protection sociale ».

Ainsi, selon Thierry Pech, les « expériences de l’économie collaborative remettent en question la société salariale ».

Face à cette modernisation de la situation des travailleurs, le système doit se moderniser. Il est urgent d’apporter des éléments de réponses pour la protection sociale de ces millions de personnes non salariées qui ont, elles aussi, besoin de bénéficier de droits sociaux forts.

La nécessité d’engager une réflexion globale sur le partage de la valeur

Plus globalement, il serait crucial de repenser notre économie au prisme du partage de la valeur, pour qu’un maximum de personnes puissent en bénéficier. Ainsi, l’économie collaborative permet l’émergence de nouvelles expériences entrepreneuriales et sociales qui bénéficient à toute la chaîne de valeur, de l’entreprise aux usagers/adhérents/clients. Il est donc contre-productif d’opposer « utilité sociale et création de valeur » (Thierry Pech). Il est crucial de repenser l’entreprise comme un lieu créateur de valeur tant marchande que non marchande.

Selon le directeur de Terra Nova, le marché a des vertus telles que la démocratisation via une baisse des prix pour le consommateur et la remise en cause de l’ordre établi qui empêche une forme de « cartellisation de l’offre ». La facilitation de la mise en concurrence serait une manière efficace de répondre à des problèmes posés et de créer une valeur profitable, sur le long terme, à tous.

Création et partage de valeur, mise en commun, proximité… L’économie collaborative et le mutualisme partagent le même ADN.

Au cours des débats, les intervenants ont mis en lumière de nombreux points de convergence entre l’économie collaborative et le mutualisme.

On note aujourd’hui l’apparition de certaines start-ups de l’économie collaborative qui s’inspirent ouvertement du modèle mutualiste lors de leur création, on parle de « coopérativisme des plates-formes » (Arthur de Grave). Ces essais entrepreneuriaux ont pour principe de donner des parts de l’entreprise aux travailleurs.  La Ruche Qui Dit Oui ! en est un bon exemple dans la mesure où son capital est ouvert aux travailleurs non-salariés.

Par ailleurs, « l’économie collaborative promeut des valeurs telles que le partage, la participation à la vie de la communauté, pratiques inhérentes à l’un des acteurs majeurs de la protection sociale en France qu’est le mutualisme » (N. Richez-Battesti). Que ce soit dans l’économie collaborative ou le mutualisme, une importance toute particulière est donnée à la place des usagers/adhérents. L’important est de créer et « conserver des relations de proximité face à la montée de la multitude » (T. Pech).

De plus, on retrouve dans le mutualisme et l’économie collaborative, une alternative à la propriété privée classique et exclusive : les membres de la communauté mettent en commun une ressource à laquelle ils accèdent et contribuent selon différents droits distribués entre eux.

Mais des divergences demeurent

La première différence est cruciale : si l’économie collaborative est marchande, le mutualisme ne l’est pas. Pour Nadine Richez-Battesti « le nouveau modèle de l’économie collaborative reste cantonnée à des régulations marchandes, contrairement au mutualisme ». Ainsi, certains avancent que l’économie collaborative contribue à l’élargissement de la sphère marchande. A l’image d’AirBnb qui monnaie le fait de recevoir chez soi.

Autre divergence, l’engagement de l’usager-adhérent. En effet, on trouve dans les principes mutualistes une relation de fidélité et d’engagement via l’adhésion annuelle que l’on ne retrouve pas au sein de l’économie collaborative. « ll y a une absence de fidélité dans cette économie » (T.Pech).

L’économie collaborative : une source d’inspiration pour le mutualisme

Pour grandir et s’adapter au mieux à toutes les mutations de notre société, le mutualisme peut s’inspirer de l’économie collaborative :

Sur la place des usagers : le mutualisme doit s’enrichir de la pertinence de la communication permise par l’économie collaborative avec ses consommateurs. L’économie collaborative a su se servir des réseaux sociaux, d’applications pour dialoguer avec ses usagers, lui permettant d’être quotidiennement à leur écoute.

Sur la co-construction avec les usagers : Les intervenants encouragent également la sphère mutualiste à réinventer la conception des offres et à s’assurer de la qualité du service rendu en s’inspirant des usages de l’économie collaborative. Selon eux, le modèle mutualiste doit revoir son rapport à l’adhérent pour l’intégrer dans le processus de construction de l’offre et du service rendu. Cette co-construction avec l’adhérent passe, là encore, via l’utilisation des nouvelles technologies.

Sur l’importance de la confiance créée avec les usagers : l’enjeu de la « confiance créée » est en effet au cœur de l’économie collaborative.  Le mutualisme devrait s’en inspirer pour « mettre de l’ordre dans l’organisation mutualiste et montrer à quel projet politique cela répond exactement » (Arthur de Grave). L’objectif étant de rendre plus claires, plus lisibles les richesses du projet mutualiste, profondément redistributeur, collaboratif et démocratique.

C’est la conclusion que Serge Jacquet, Président de Solimut Mutuelles de France et Grand Témoin du mutualisme, a pu tirer des échanges : « les formes d’entreprendre mutualistes sont certes anciennes mais profondément modernes dans leur conception. Elles portent les contours d’une économie réellement partagée, au bénéfice de tous ».